Liberté de la presse et argent: le détour qui donne accès

17/07/2013 23:19

Pour que la question de la « liberté de la presse » soit encore d'actualité aujourd'hui, cela veut dire que « ça coince » quelque part, que quelque chose empêche une liberté inconditionnelle de la presse.

La France occupe aujourd'hui la 37ème place du classement mondial de la liberté de la presse (voir étude complète sur le site de RSF).

        Explorons la piste du financement

        La publicité

Il existe aujourd'hui une proximité entre journaux et annonceurs, ces derniers essayant de « s’immiscer dans le contenu des médias ». A travers quelques exemples, il est possible de démontrer que la publicité influe sur le contenu des journaux. Le 18 décembre 2012, Le Monde publiait un supplément en pages centrales de 4 pages, qui s’avérait en fait « être une publicité soigneusement maquillée payée par AREVA»1.  En effet, ce supplément avait toute l'apparence d'un article habituel, la seule différence étant qu'en haut de chaque page, « une mention minuscule du mot "publicité ", quasiment invisible, était supposée prévenir le lecteur de la nature commerciale du document ». Dans cet article, on apprend que «la croissance des consommations d’énergie est inéluctable, que les énergies renouvelables sont beaucoup trop limitées pour être crédibles et que le seul scénario " vivable " pour l’humanité est celui où l’on consomme le plus d’énergie et où l’on triple notamment le parc nucléaire».2

Il est intéressant de constater deux choses : premièrement, ce supplément est paru au moment où le gouvernement annonçait sa volonté d'organiser un débat public sur la question de l'énergie, et que, quelques pages plus loin, se trouvait une publicité pour le groupe AREVA. 

La presse régionale est aussi victime de l'influence des publicitaires, comme le démontre l'exemple de l'hebdomadaire Lyon Capitale. Ce dernier soutenait depuis sa création le maire de Lyon, Gérard Collomb. En échange, le journal recevait une aide financière du maire, sous forme  d’achat direct d’espaces publicitaires et d’annonces et d’incitation de dirigeants d’institutions culturelles lyonnaises à faire de même. Jusqu'au jour où Lyon Capital décide de publier des « enquêtes sur des anomalies dans l’attribution des marchés publics du Grand Lyon », collectivité présidée par Gérard Collomb.  Les sanctions furent immédiates : le maire de Lyon ordonne aussitôt la cessation de l’achat d’espaces publicitaires dans Lyon Capitale, le directeur de publication Jean-Olivier Arfeuillère est limogé et le rédacteur en chef Philippe Chaslot mis à pied. 

Ces deux exemples démontrent que la presse entretient des rapports privilégiés avec les annonceurs (exemple du Monde et d'AREVA) et que les journaux qui dépendent de la publicité ne peuvent se permettre de publier des articles en contradiction avec les publicitaires, sous peine de voir leur financement stoppé net. 

        Les actionnaires

Dans un article paru en octobre 2010, le site MediaPart pose une question intéressante : « Peut-on être libre quand c'est la finance qui gouverne votre entreprise de presse ? » En effet, l'indépendance économique de la presse pose  problème, « les entreprises de presse étant aujourd'hui la propriété de grands groupes capitalistiques et notamment de grandes banques3». Prenons l'exemple du Figaro. Lorsque l'on interroge Serge Dassault (PDG du groupe Dassault et actionnaire majoritaire de la Socpress, 70 titres de presse dont Le Figaro) sur les utilités de la presse, ce dernier répond « un journal « permet de faire passer un certain nombre d’idées saines »4. Pour lui, « les idées de gauches sont des idées pas saines. Aujourd’hui, nous sommes en train de crever à cause des idées de gauche qui continuent ». Preuve du pouvoir qu'exerce Serge Dassault sur Le Figaro, il s'est déjà permis de « censurer une interview sur la vente frauduleuse d’avions Mirage à Taïwan, et une information sur des conversations entre Chirac et le président Bouteflika en vue de vente d’avions Rafale 5».

L’interventionnisme de Serge Dassault se fait aussi ressentir de manière beaucoup plus directe, comme ce fut le cas avec l'affaire de "Georges Malbrunot". Ce dernier, ex otage en Irak, avait réalisé une enquête sur «Le business secret d’Israël dans le golfe Persique». « Cet article avait provoqué les foudres d’Abou Dhabi et contrarié les plans de M. Dassault, qui cherchait à vendre le Rafale à l’émirat»6. Francis Morel, à l'époque directeur général du quotidien, s'était opposé à ce limogeage. Quelques mois plus tard, ce dernier était renvoyé pour « incompatibilité d’humeur »7 avec son actionnaire.Mais Serge Dassault est loin d’être le seul dans cette position. M.Bernard Arnault, président du groupe Louis Vuitton Moët Hennessy et aussi propriétaire du journal Les Échos s'est retrouvé face à un dilemme lorsqu'il a fallu traiter des grèves dans les supermarchés Carrefour, dont il est un des principaux actionnaires. Nul ne doute qu'aucun journaliste n'a osé mentionner la suppression exigée de quatre mille cinq-cents emplois malgré un bénéfice de 380 millions d’euros en 2010. Ce ne sont peut être que deux ou trois  exemples, mais après de telles affaires, on peut se demander si un journaliste est complètement "libre". A l'évidence, les actionnaires ont beaucoup d'influence sur le contenu des journaux qui leur appartiennent ou qu'ils financent. 

Le financement des journaux est donc  le détour qui donne à la politique l'accès à un certain contrôle de la presse écrite. Les publicitaires s'assurent de faire bonne figure dans les journaux qu'ils financent, au point ou il est parfois compliqué de différencier publicité et simple article de presse. Les actionnaires, eux, n'hésitent pas à faire pression, voire à licencier tout journaliste allant à l'encontre de leur ligne d'opinion. 

        En plus

- Le rapport de Reporters Sans Frontières sur la liberté de la presse en 2013 © RSF

- La carte de la liberté de la presse en 2013 © RSF

Pour prolonger cette reflexion sur la liberté de la presse en France, je vous conseille l'interview de Johann Bihr sur le site arte.tv 

Par Andrea Pavesi

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1. http://www.acrimed.org/article984.html

2. Bis

3. http://blogs.mediapart.fr/blog/michel-kerninon/301010/argent-et-liberte-de-la-presse

4.  Dans un entretien accordé au magazine Entreprendre pour son numéro de décembre 2003 (cité dans le portrait de Serge Dassault publié par Le Monde daté du 21.09.2004).

5. http://www.convergencesrevolutionnaires.o rg/spip.php?article1092

6. http://www.monde-diplomatique.fr/2011/09/BENILDE/20958

7. Francis Morel évincé du Figaro pour “incompatibilité d’humeur” », LeMonde.fr, 25 janvier 2011

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